Exode 14.10-15. Marc 4.35-4§. II Pierre 3.11-14

On se demande ce qu’il va ressortir de concret du premier sommet Biden-Poutine qui vient d’avoir lieu à Genève, surtout si on pense au peu d’effets de la COP-21sur le climat et à bien d’autres sommets. Pareillement en ce dimanche du ou des réfugiés, on se demande ce qu’il va advenir d’eux dans ce monde qui semble aller trop vite pour les accueillir : 82 millions de réfugiés et de déplacés en 2020, une augmentation fulgurante. En tant que chrétiens, c’est une évidence, nous n’échappons pas à ce questionnement qui peut devenir aigu et délicat à partir de notre foi en un Dieu souverain. Cette foi constitue souvent un formidable tremplin pour l’action mais peut aussi devenir un oreiller de paresse au fond du bateau. Du coup, pour le pasteur que je suis, quelles lectures bibliques fallait-il choisir ? J’ai finalement opté pour l’évangile du jour en y ajoutant deux autres passages. Cet ensemble apparaît quelque peu hétéroclite à la première écoute, il est à entrées multiples, nous allons en emprunter quelques-unes.

1° L’entrée des certitudes

Pour la première entrée, je vous lis simplement une phrase par passage.

Dans l’Exode : « L’Eternel combattra pour vous. »

Dans l’évangile : « Le vent tomba. »

Dans l’épitre : « Un nouveau ciel et une nouvelle terre où la justice habitera. »

C’est lumineux, c’est solide, c’est encourageant. Il est question de victoire dans les combats, de tempêtes apaisées et de justice restaurée. Avec, déjà, toute une foule d’applications possibles. Car des combats, il s’en présente en permanence. – C’est le Seigneur qui les mène. Des tempêtes, il en existe de toutes sortes à traverser. – C’est le Seigneur qui les calme. Des injustices, il en foisonne autour de nous et jusqu’à nous. – La terre sera un jour vraiment nouvelle, uniquement habitée de justice. Dans le désert des oppositions et le défi des conquêtes spirituelles, sur les eaux troubles de nos craintes intérieures et face à cette autre rive si inaccessible de nos attentes, le Seigneur est là. C’est notre assurance, notre paix, notre espérance. C’est ce qu’on peut appeler l’entrée des certitudes.

2° L’entrée des inquiétudes

La deuxième entrée offre un éclairage sensiblement différent.

« Tu nous as emmenés au désert pour y mourir ? »

« Cela ne te fait-il rien que nous soyons en train de mourir ? »

« Tout va fondre, disparaître. »     

On passe de la vie et ses promesses aux pires angoisses liées à la mort et à la fin de tout. Il y a des deux dans ces textes, certainement car ils s’adressent à nous, mortels, mais de la part du Vivant, de l’Eternel. Après l’entrée des certitudes, celle des inquiétudes. Nous avons pointé des paroles d’encouragement divin allant dans le sens de la vie. Voici des paroles d’inquiétude humaine roulant à contresens sur l’autoroute de la vie. La vie dans la foi n’est-elle pas un itinéraire au-travers de tout cela ?

3° L’entrée géostratégique

La troisième entrée est celle qui m’a fait choisir ces passages. Il s’agit de leur géographie, et justement de l’itinéraire qu’ils nous proposent. Des paysages vous sont-ils apparus en cours de lecture ? Tout commence à pied sec, dans un endroit mortellement sec même : le désert.

Nous nous retrouvons ensuite ballotés dans le fracas des flots, ça tangue dans la barque. Dans les deux cas, avec un étrange mélange de mort qui rôde et d’horizon de vie. Je puis vous dire que les migrants, ça leur parle en direct et en 3D. Que ce soit la terre fermement promise aux Israélites dans le désert ou la terre ferme de l’autre rive vers laquelle les disciples rament péniblement ou enfin la terre espérée d’un monde habité par la justice que toutes et tous attendent.

J’ai utilisé l’image de la géographie, mais ce n’est pas celle de notre enfance ; vous savez, genre les localités entre Lausanne et Vevey avec la jolie carte à colorier. Là, c’est carrément géostratégique, c’est une image des étapes de la stratégie divine. Avec l’âpreté du désert de l’existence, l’incertitude et les ballotages de la traversée vers l’autre rive et enfin cette espérance d’une plénitude de justice qui vient fortifier notre attente, un monde tellement aligné au projet divin que l’actuel ne peut qu’être réduit en flammes. L’image est forte, elle n’est pas la seule. La sécheresse du désert, le tangage de la mer et la sûreté de l’autre rive. Un itinéraire rugueux et porteur au-travers de la géographie du monde.

4° L’entrée expérientielle

Maintenant, ces images de désert, de flots déchaînés et de fin du monde trouvent un écho variable selon ce que l’on vit ou ce qui nous traverse. C’est la quatrième entrée, l’entrée expérientielle. Je pense à une personne visitée il y a peu me disant : « ça va vers le bas » ; elle essaie de profiter de chaque moment, de chaque rencontre, de chaque partage. Je pense aussi à une amie de longue date foudroyée par une maladie dévoreuse de vie ; elle ne peut plus marcher, plus parler, plus vivre seule et cela ne peut qu’empirer. Dans son dernier message vendredi soir, elle nous écrivait : « En pente douce vers la mort… Dieu décidément ne me lâche pas la main ». Ils expérimentent dans leur être l’âpreté du désert et les vagues remplissant la barque.

Et je ne peux pas ne pas penser à deux jeunes migrants, un Érythréen et une Guinéenne.

Leurs récits de vie nous ont fait fondre en larmes. Elle parlait comme sous anesthésie en regardant dans le vide et lui disait à Evelyne : « T’inquiète Mama, ça va, Dieu est avec moi ».

Le désert, ils l’ont traversé, la mer ils l’ont affrontée à la merci des passeurs sans merci. L’autre rive, ils l’ont tellement espérée qu’ils ont trouvé la force de faire face à tout. Et tout, c’est trop, même à raconter. Tout cela à l’âge où on termine son apprentissage ou au moment d’entrer à la fac. Mais eux sont reconnaissants, ils ont atteint les rivages rassurants, ils revivent ; lui fait un apprentissage, elle de la création vestimentaire. Et puis, ils ont fait l’expérience de la présence de Dieu dans leur traversée, ils ont expérimenté la force de son bras, le calme qu’il impose et l’espérance qu’il offre. 

Interpellés et interpellants

Alors, accueillir chez nous quelques enfants sans parents des zones de guerre, oser secouer notre torpeur et interpeller nos autorités, c’est une évidence du cœur.  Il ne faut certes pas exploiter nos textes, mais pas non plus les édulcorer ; simplement et profondément les appliquer en regard des situations rencontrées, aujourd’hui en communion avec les réfugiés. 

Quelques passerelles entre ces passages et leur accueil. Le combat de l’Eternel pour nous ne peut que devenir notre combat pour eux. L’appel des hommes et des femmes engagés ne peut que réveiller l’Eglise sur son coussin. L’attente d’une terre habitée par la justice ne peut que nous inciter à la pratiquer. C’est vrai, nous avons chacune et chacun des conquêtes à réaliser, chacune et chacun des tempêtes à traverser, chacune et chacun une espérance à raviver ; pas besoin, pour cela, d’être en fin de vie ou lâchés dans le désert ou jetés sur la mer.

Mais, autre passerelle dans le récit d’évangile, l’avez-vous remarqué ? Même s’il se concentre sur la barque des disciples et de Jésus, il y en a d’autres, même si notre barque tangue, elle n’est pas la seule. Et quand Jésus calme la tempête, ce n’est pas juste autour de leur seule barque ; tous les autres en bénéficient. Pourquoi ? – Nous avons là la réponse à la question qui fuse chez les disciples e qui est une des plus universelles et des plus douloureuses : « Cela ne te fait-il rien que nous soyons en train de mourir ? » – Eh bien si Jésus calme les flots, c’est que cela lui fait quelque chose que « nous soyons en train de mourir ». Il n’est pas indifférent à nous dans nos barques personnelles, paroissiales et toutes les autres. Du coup, lorsqu’en église, nous nous levons, le calme profite à d’autres qui rament. Le Seigneur de la vie, l’Eternel combat pour nous et par nous. Le Christ qui s’est endormi dans la mort à l’arrière de la barque se relève pour apporter sa paix. Et à l’horizon d’une terre pétrie de justice, notre attente devient action, notre cri à Dieu face à tant d’injustice nous fait bâtisseurs d’amour, la rive de nos contrées devient terre d’accueil, havre de paix, espace de justice.

Alors certes, il ne s’agit pas d’un sommet, il n’y a pas de caméras, juste un accueil à concrétiser. De toute personne, au proche comme au loin, qui cherche refuge. Jusqu’au jour où nous vivrons sur une terre renouvelée où la justice se respirera.